201505.13
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Le Corbusier avait-il la recette des HLM qui rendent heureux ?

Le Corbusier, mort il y a 50 ans, est à l’honneur cette année. Parmi l’oeuvre qu’il laisse figure la Maison Radieuse de Rezé. Malgré des dimensions hors normes, ce grand ensemble de la banlieue de Nantes abrite en réalité une vie sociale intense, bien loin de l’image dont souffrent les cités HLM.

«Il vaut peut-être mieux que vous gariez votre voiture sur l’autre parking, l’autre jour on m’a volé mes quatre roues!» Au pied d’une immense barre de logements, à Rezé dans la banlieue de Nantes, la phrase peut paraître anodine, au moins à la hauteur de la réputation qui colle aux édifices de ce gabarit.

Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’un bâtiment ordinaire. Une fois passée la porte d’entrée, la Maison Radieuse de Rezé nous fait vite oublier les a priori qu’elle suscite. Il suffit de donner la parole aux habitants pour s’en rendre compte: un «village» disent-il, à la convivialité «hors norme». Dans l’histoire récente des grands ensemble, ils ne semblent pas bien nombreux les bâtiments qui rendent leurs habitants aussi fiers.

Qu’est-ce qui fait du «Corbu» un immeuble si différent des autres? La seule signature du maître, l’architecte Le Corbusier, justifie-t-elle pareil engouement? Ou bien la valeur du lieu est-elle contenue dans le sceau des Monuments Historiques, fièrement affiché face au hall d’entrée, sur l’un des nombreux piliers qui supporte l’ensemble?

L’unité d’habitation de Rezé, à l’ombre de Marseille

Construite dès 1952, la Maison Radieuse voit le jour à Rezé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, tandis que la France organise sa reconstruction. Cinq ans après la Cité Radieuse de Marseille, Le Corbusier y poursuit son travail sur les «Unités d’Habitation de Grandeur Conforme», résultat d’un demi-siècle de réflexions sur l’habitat collectif.

Entre les deux, les moyens investis ne sont pourtant pas les mêmes. A Marseille, c’est un projet phare, parmi les premiers mis en place par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme instauré sous le Gouvernement provisoire, tandis qu’en banlieue de Nantes, l’architecte suisse cherche à amorcer le passage du prototype vers une production en série: la construction sera d’ailleurs bien plus rapide, presque réduite de moitié, et prendra en compte les éventuels problèmes rencontrés sur le chantier marseillais.

Cinquante ans après sa mort, les deux bâtiments connaissent des destins bien différents. Celui de Marseille continue d’être représenté à travers les magazines comme un joyau architectural, abritant un hôtel, un restaurant, quelques commerces, et le très chic MAMO –musée d’art contemporain initié par le designer Ora-ïto–, l’Unité d’Habitation de Rezé, reste en revanche assez méconnue du grand public.

Marilyne Monnier, une habitante de la Maison Radieuse, auteure d’un livre sur l’histoire du bâtiment, rappelle les paroles d’André Wogensky, l’architecte-adjoint de Le Corbusier sur le projet:

«Marseille était financé par l’Etat (…). L’intérêt à Rezé, était de faire passer cette idée d’Unité d’Habitation en habitat social».

En conséquence: moins d’appartements, 337 à Marseille, contre 294 à Rezé, et des surfaces diminuées d’un quart, pour un confort également réduit.

«On n’a pas eu droit à la grande cuisine meublée, juste le passe plat!», se désole Martine Vittu, évoquant le mobilier de l’architecte et designer française Charlotte Perriand, fameuse notamment pour sa collaboration avec Le Corbusier dans la Cité Radieuse de Marseille.

Arrivée en 1956 à l’âge de neuf ans, Martine Vittu n’a depuis jamais quitté la résidence, malgré quelques déménagements intra-muros. Contrairement aux habitants marseillais, elle n’a pas eu la possibilité de monter quelques étages pour dîner au restaurant, ni de faire ses courses en chaussons à l’épicerie de l’immeuble:

«Ils ont un musée et une rue commerçante ouverts à tous, mais en contrepartie ils reçoivent énormément de touristes, ça ne doit pas être facile tous les jours».

A Marseille, la Cité Radieuse est désormais le troisième monument le plus visité de la ville.

vec 5000 visiteurs par an, la Maison Radieuse de Rezé n’a pas à rougir de sa fréquentation:

«Nous recevons environ 1500 personnes pour la seule journée du patrimoine. Il y a bien quelques résidents qui s’enferment chez eux, ou en profitent pour partir en week-end…».

Mais la principale différence entre les unités d’habitation de Marseille et de Rezé réside sans doute dans la répartition des populations qui y vivent: uniquement des copropriétaire à Marseille, contre 55% de logements sociaux dans la Maison Radieuse de Rezé. Ce mélange social, bien sûr, est loué par la quasi-totalité des habitants croisés sur place. Dans les faits, il semblerait que ce soit surtout les 45% restants, locataires du privé et copropriétaires, que l’on retrouve en majorité dans les clubs et les événements mis en place au sein de l’immeuble.

Martine Vittu, institution dans l’institution, a vu passer des centaines de nouveaux résidents en 59 ans de présence ici:

«Les propriétaires et les locataires du parc privé viennent ici en connaissance de cause, pour l’architecture, et pour la vie sociale. A l’inverse, certains locataires HLM à qui les appartements de la Maison Radieuse ont été proposés ont pris peur en découvrant l’architecture et les modes de vie. Certains ne voulaient même pas rentrer dans le hall!»

Un village vertical plutôt qu’un grand ensemble

Vue de l’extérieur, l’imposante barre grisonnante peut dérouter. L’arrivée immédiate et circonscrite de plusieurs centaines d’habitants dans une ville qui n’en comptait alors même pas 20.000, n’a sans doute pas aidé à l’acceptation du bâtiment dans son environnement. Martine Vittu se rappelle des préjugés dont son immeuble faisait l’objet:

«Dans les premières années, les gens de la ville disaient que l’immeuble était “un repaire de mauvais garçons”, c’est vrai qu’on vivait alors beaucoup en autarcie».

Soixante ans plus tard, forcément, l’image a évolué, «mais ceux qui ne connaissent pas sont souvent assez critiques!» Pourtant, derrière une silhouette de grand ensemble, la cohabitation se passe plutôt bien: «On a quelques problèmes d’incivilité, des squats dans les escaliers, quelques tags… Mais globalement ça va!», tempère Anne Scotet, présidente de l’Association des Habitants de la Maison Radieuse.

Plutôt qu’aux grands ensembles –nés en France dans les années 30, mais qui se multiplient à partir de la Libération– Le Corbusier aimait à comparer le bâtiment à un «village vertical». 1500 habitants initialement, 700 désormais, c’est toujours plus que la moitié des communes françaises d’aujourd’hui.

Mais à l’image de celles-ci, où les centres-villes se vident au profit de zones commerciales, la Maison Radieuse a connu une diminution de son offre de services: «avant, nous étions livrés chez nous en lait et en pain, il y avait dans le hall un marchand de journaux» se rappelle Martine Vittu, «mais tout a disparu avec l’arrivée du Leclerc» à quelques centaines de mètres, dans les années 1970.

Plus tard en 2002, le guichet de la Poste du hall d’entrée a également été fermé.

L’utopie déplacée: la vie sociale prend le pas sur l’architecture

Pourtant, il en aurait fallu bien plus pour dire que l’utopie Corbuséenne n’a pas eu lieu; au pire s’est-elle transformée avec le temps. Car si aujourd’hui les services offerts par la Maison Radieuse diffèrent grandement de ce qu’ils auraient dû être, le cadre de vie reste particulièrement heureux. Et ce n’est pas dû aux seuls mérites de l’architecte suisse.

Les amateurs d’architecture du monde entier peuvent bien se presser pour toucher ces murs plusieurs fois rénovés, voir les étonnants détails mis en place par Le Corbusier –depuis les mini-fenêtres pour enfants leur permettant d’accéder aux loggias, jusqu’aux ingénieux rangements de casseroles par dessus la hotte de cuisine–, le changement d’époque a été implacable avec l’oeuvre.

La terrasse en est peut-être l’exemple le plus frappant. Pour le visiteur qui arrive à s’y rendre (l’accès est restreint aux heures d’entrées et sorties de l’école), elle ne présente qu’un mélange navrant de volumes bétonnées, au mieux juste assombris et détériorés par le vieillissement, au pire inadaptées, comme l’escalier sans garde-corps menant à la machinerie de l’ascenseur et au château d’eau, ou mal-pensées, comme le bassin de la cour de récréation de l’école maternelle, aujourd’hui vidé, où l’on n’imagine pas voir un enfant patauger.

Et même si les parties communes et les appartements s’en sortent beaucoup mieux, ce n’est pas de ce côté qu’il faut chercher l’engouement pour les appartements de la Maison Radieuse. Rémi Darloy, agent immobilier à Rezé l’assure:

«Un appartement en bon état, ici, il ne reste pas vacant bien longtemps.»


Selon la taille et l’état, les appartements coûtent à l’achat entre 100.000 et 180.000 euros; un T4 en bon état c’est 150.000 euros: les prix de Rezé, auxquels s’ajoutent des charges, et un important surcoût lorsqu’il y a des travaux de rénovation du fait du classement aux Monuments Historiques.

Les chambres en couloir, de 10 mètres carrés, ne correspondent pas aux standards actuels, mais selon Rémi Darloy, «beaucoup de ceux qui viennent nous voir veulent du Corbusier, donc ça ne leur pose aucun problème! Pour les autres, ça peut parfois les faire hésiter.» 

Originaires des environs pour certains, les prétendants au «Corbu» semblent avoir été attirés avant tout par une manière différente de vivre, à commencer par la vie sociale du lieu, «hors norme».

Anne Scotet fait partie de ceux là. Il y a sept ans, elle a quitté sa Bretagne d’origine pour découvrir ici une nouvelle vie en communauté: «J’avais entendu parler du bâtiment, sans doute dans la presse, et j’ai voulu en savoir plus…» Comme beaucoup ici, elle ne s’imagine désormais pas quitter le lieu.

Julie, croisée dans l’ascenseur tandis qu’elle emmenait sa jeune fille en maternelle, était surtout intéressée par l’école: «Je voulais que ma fille vienne ici car je savais qu’on y enseignait dans de bonnes conditions. » Après quelques mois à l’accompagner jusqu’au toit-terrasse, elle finit par se renseigner sur les logements disponibles:

«Malheureusement, il n’y avait pas d’appartement pour nous, mais on va déménager juste à côté, comme ça on pourra quand même profiter un peu de l’ambiance.»